EPISODE 5 : LA RESTAURATION COLLECTIVE AUX CÔTÉS DES FAMILLES PRÉCAIRES DU 93


La cuisine centrale de Clichy-sous-Bois a repris du service fin mars, deux semaines après sa fermeture pour cause de confinement. D’ordinaire, elle prépare des repas aux collégiens. Elle a dû s’adapter pour produire et distribuer dès sa réouverture 1 500 repas par jour au plus « précaires ». « Nous avons pris le relais de la Banque alimentaire. Notre mission était de préparer les repas mais aussi de gérer les livraisons aux associations », explique Pascal Navier, chef du service restauration du département qui, en « temps normal », chapote sept cuisines centrales et une équipe d’environ 80 agents.

Il a fallu tout organiser, en un temps record. Penser les menus – des grandes salades faites maison -, appeler les fournisseurs, mobiliser les bénévoles, organiser le planning des tournées. « Le rythme était d’enfer mais l’équipe était soudée, détendue. Nous étions tous sur le pont, portés par la même énergie », raconte Pascal Navier. Les masques, le gel hydroalcoolique et les sprays désinfectant sont présents, bien sûr. Mais la peur n’est pas le sujet, seule la solidarité compte.

DE 1500 À 6000 REPAS PAR JOUR

Les demandes ont rapidement explosé. En un mois, le nombre de repas est passé de 1 500 à plus de 6 000. La production a été transférée mi-mai de la cuisine centrale de Clichy-sous-Bois à celles de Pierrefitte-sur-Seine et des Pavillons-sous-Bois. La cuisine du collège International de Noisy-le-Grand a également rouvert en mai, permettant de distribuer jusqu’à 200 repas par jour aux associations locales, en plus de 6 000 déjà produits.« Au début, on travaillait principalement avec les grandes associations comme les Restos du Cœur, Emmaüs ou La Croix- Rouge, se souvient Matthieu Geraads, directeur des projets auprès de la Direction générale du Département.Puis, le bouche à oreilles associatif a fonctionné. De nombreuses associations avec lesquelles nous n’avons pas l’habitude de travailler nous ont contacté ».

L'ABSENCE DE CANTINE FRAGILISE LES FAMILLES

La raison de cette « explosion » est simple. Avec la crise, de nombreuses familles n’arrivent tout simplement plus à boucler les fins de mois. Baisse de revenu liée à la perte de travail ou au chômage partiel, augmentation des charges d’électricité et d’eau avec le confinement, disparition du repas des enfants à la cantine : ces trois facteurs combinés amènent des familles de plus en plus nombreuses à demander l’aide alimentaire. « Les ménages ont du mal à payer le loyer et à faire manger les enfants. Ce ne sont pas des miséreux mais ils ont besoin de l’aide alimentaire », reprend Matthieu Geraads.

Aujourd’hui, une cinquantaine d’associations sont livrées dans environ 25 villes du département, et deux à trois tournées sont organisées tous les jours. « Zones pavillonnaires, baraques de distribution sur des terrains de sport, sièges des associations, il y a de tout », explique Pascal Navier. Personnellement, il livre l’association « La Soupe de Rachida » qui vient notamment en aide aux SDF. Une expérience qu’il n’est pas prêt d’oublier : « J’ai pris conscience de la misère. Bien sûr, je sais que le taux de pauvreté est important dansle département. Mais ça reste des chiffres, ça reste abstrait. Là, j’ai compris que des gens n’arrivaient pas à se nourrir correctement. »

ILS ONT FAIT UN BOULOT EXTRAORDINAIRE

A l’heure du déconfinement, les collégiens s’apprêtent à reprendre le chemin des classes. Les premiers devraient arriver en juin. Ce seront majoritairement les « décrocheurs scolaires », issus le plus souvent des familles les plus précaires. L’équipe de Pascal Navier leur préparera des paniers pique-nique. « Ça fera le plus grand bien au budget de la famille », rappelle Pascal Navier.

Avec le retour progressif des collégiens, les cuisines centrales vont devoir, peu à peu, retrouver leur fonction initiale. « On devrait servir des repas aux associations jusqu’à fin juin, début juillet ». Et après ? Après, Matthieu Geraads ne sait pas. Une chose est sûre : la fin de la Covid ne sera pas la fin de la crise. Ceux qui ont perdu leur emploi ne vont pas trouver le chemin du travail du jour au lendemain. Et les familles risquent fort d’avoir besoin de l’aide alimentaire pendant encore un petit moment. « Chaque soir, durant les maraudes, les Restos du Cœur servent plus de 800 repas, contre 400 avant la crise. Ça va continuer »,s’inquiète Matthieu Geraads.

Devant l’urgence de la crise, le Département a pris la responsabilité de déployer un dispositif inédit d’aide alimentaire. Une démarche 100% volontariste et solidaire, qui va au-delà des compétences habituelles de la collectivité... et qu’il pourrait être complexe de maintenir après la crise, du moins sans le soutien des services de l’Etat. Il va donc falloir trouver de nouvelles solutions. Une chose est sûre, ce sera sans les cuisines centres. « Dommage, ils ont fait un boulot formidable. Heureusement qu’ils étaient à nos côtés »,conclut Matthieu Geraads.

EN CHIFFRES
  • - Plus de 6 000 repas sont livrés tous les jours à une cinquantaine d’associations (chiffre à la mi-mai) dans environ 25 villes du département. En complément du travail auprès des associations. Deux cents paniers repas sont également préparés directement pour les familles, dans le cadre du programme d’aide à l’enfance et aux familles du 93.
  • - Environ 25 agents bénévoles travaillent chaque jour au service des plus démunis (quinze bénévoles du service restauration et dix chauffeurs).
  • - Depuis fin mars, trois cuisines centrales ont été mobilisées. En temps « normal », les sept cuisines centrales du département servent entre 18 000 et 20 000 repas par jour, dans 73 collèges.
  • - Au-delà des cuisines centrales, le collège international de Noisy-le-Grand, qui possède un internat, a également été mis à contribution. Il a accueilli des enfants en dfficultés, dont certains atteints de la Covid, durant un mois.
  • - 28% de la population de Seine-Saint-Denis vit sous le seuil de pauvreté, soit le double de la moyenne nationale.